Il y a quelques semaines, un fondateur avec qui je déjeunais m'a posé la question qui revient à chaque repas d'affaires depuis un an : « Mais qu'est-ce qu'ils préparent, en vrai ? » Il parlait des géants de la tech et de leurs nouvelles stratégies. Pas des annonces de keynote. Des trucs qu'on ne voit qu'en lisant les rapports annuels et les offres d'emploi.
Sa question m'a occupé longtemps, parce qu'elle est plus difficile qu'elle n'en a l'air. Tout le monde répète que « les GAFAM misent sur l'IA ». Bravo. Ça ne dit rien sur pourquoi Microsoft et Amazon construisent leurs propres puces, alors qu'ils achètent depuis quinze ans des GPU sans broncher. Ni pourquoi des CEO de laboratoires d'IA réclament à cor францу une régulation qui pourrait les freiner.
L'angle que je défends ici, et je m'y tiens : les stratégies qui comptent en 2026 ne sont plus des paris sur la croissance. Ce sont des assurances contre la dépendance. Chaque grande décision que j'observe chez ces acteurs répond à la même peur — qu'un fournisseur, un régulateur ou un État puisse couper le robinet du jour au lendemain.
Points clés à retenir
- La vraie bascule de 2026 : on n'achète plus de la performance, on achète de l'autonomie (puces, énergie, données).
- Les puces maison ne sont pas un caprice de dirigeant : c'est une négociation de marge déguisée en décision technique.
- Le discours régulatoire des laboratoires d'IA est cohérent, mais pas désintéressé : les règles dures coûtent moins cher au leader qu'au retardataire.
- Le modèle dit « open source » est devenu une arme commerciale, pas une idéologie.
- Aucune de ces stratégies n'est rentable à court terme. C'est assumé.
- Le vrai risque de 2026 n'est pas technique, il est physique : l'électricité.
Pourquoi les géants de la tech carburent désormais à la dépendance
Prenez le sujet le plus commenté : les puces. Pendant des années, la logique était simple. Nvidia fabrique le meilleur accélérateur, tout le monde l'achète, et personne ne s'en plaint — sauf sur le prix.
Ce qui a changé n'est pas le prix. C'est la position de négociation.
Quand un seul fournisseur concentre l'essentiel de votre capacité de calcul, il fixe vos coûts, votre calendrier et, indirectement, votre feuille de route produit. Vous ne décidez plus quand vous sortez votre prochain modèle ; vous décidez quand votre livraison de matériel arrive. Pour une entreprise dont la valorisation repose sur sa vitesse d'exécution, c'est intenable.
Démystifier les puces maison
Amazon a ouvert la voie avec ses processeurs maison pour l'entraînement et l'inférence, et Alphabet a suivi avec ses propres accélérateurs, développés depuis bien plus longtemps qu'on ne le croit. Microsoft a emboîté le pas. Ce ne sont pas des gadgets de communication : ce sont des leviers de marge.
Un accélérateur générique, vous le payez au prix du marché, avec la marge du fabricant incluse. Un accélérateur conçu pour vos propres charges de travail, vous le payez une fois en R&D, puis vous le produisez à votre coût. Sur des volumes de plusieurs centaines de milliers d'unités, l'écart n'est pas cosmétique.
Et il y a un effet secondaire que personne ne met en avant : quand vous contrôlez la puce, vous contrôlez le calendrier. Vous n'attendez plus qu'un tiers daigne vous allouer des cartes en pénurie. Vous ne dépendez plus d'un carnet de commandes que vous ne voyez pas.
Le revers de la médaille ? Concevoir un chip prend des années, mobilise des équipes entières, et le premier jet n'est presque jamais bon. Une connaissance chez un hyperscaler m'a raconté que leur premier accélérateur interne avait des performances si décevantes sur certaines charges qu'ils l'ont réservé à des tâches secondaires pendant près de deux ans avant de l'exploiter vraiment. Personne ne communique là-dessus. C'est pourtant la réalité du terrain.
Ce que les chiffres disent vraiment
Un ordre de grandeur utile : chez la plupart des grands acteurs du cloud, la part du budget d'infrastructure consacrée au matériel dédié à l'IA a explosé en l'espace de trois exercices. On parle de budgets qui ont parfois doublé, voire davantage, sur une seule année.
Mais attention à l'interprétation paresseuse. Dépenser plus ne signifie pas réussir plus. Une bonne partie de ces montants part en terrains, en bâtiments et en raccordements électriques, pas en silicium. Et c'est là que se joue la vraie bataille de 2026.
L'électricité, la guerre invisible des années 2020
Voici un chiffre que j'ai trouvé plus parlant que tous les communiqués : dans certaines régions, un nouveau campus de données attend désormais plus longtemps une connexion au réseau électrique qu'il ne met à sortir de terre.
Réfléchissez à ce que ça implique. Vous pouvez lever des milliards, acheter des milliers d'accélérateurs, recruter les meilleurs ingénieurs. Si le transformateur n'arrive pas, rien ne tourne. La contrainte s'est déplacée du logiciel vers le béton et le cuivre.
C'est précisément pour ça qu'on voit des géants signer des contrats d'approvisionnement énergétique de long terme, investir dans des capacités de production, et — sujet plus clivant — s'intéresser de près au nucléaire, y compris aux petits réacteurs modulaires.
Pourquoi cette course à l'énergie change tout
Elle transforme la nature même de ces entreprises. Un éditeur de logiciels n'a jamais eu à gérer un portefeuille d'actifs industriels. Une entreprise qui construit et alimente des centrales, si.
- Compétences nouvelles à recruter : ingénierie énergétique, réglementation industrielle, gestion de sites.
- Horizons d'investissement incompatibles avec la logique trimestrielle : on parle en décennies.
- Exposition politique inédite : un site industriel, ça se voit, ça se conteste, ça se bloque.
- Et une dépendance nouvelle envers les États, alors que tout l'argumentaire de ces acteurs consistait à s'en affranchir.
L'ironie est assez savoureuse. Pour échapper à la dépendance envers un fournisseur de puces, ils se rendent dépendants d'un réseau électrique et d'autorités locales. On ne supprime pas la dépendance. On la déplace.
Le grand écart des stratégies : GAFAM contre BATX
On lit souvent ces acteurs comme un bloc homogène. C'est une erreur qui coûte cher en analyse.
| Axe | Géants américains | Géants chinois |
|---|---|---|
| Modèle dominant | Intégration verticale poussée, puces maison, cloud propriétaire | Modèles ouverts diffusés largement, monétisation par les services et l'écosystème |
| Rapport à la régulation | Négociation frontale, appels à un cadre commun | Alignement sur les priorités nationales, faible marge de contestation |
| Contrainte n°1 | Énergie et foncier | Accès aux composants avancés |
| Levier de croissance | Abonnements et cloud d'entreprise | Volume d'utilisateurs et industrialisation |
| Ce qu'ils redoutent | Une régulation qui casse leur marge | Une restriction d'accès au matériel |
Ce tableau explique une chose que les analyses pressées ratent : la diffusion massive de modèles dits ouverts côté chinois n'est pas un cadeau à l'humanité. C'est une stratégie de contournement. Quand on ne peut pas garantir l'accès au meilleur matériel, on compense en rendant le logiciel omniprésent, en le rendant gratuit, en le rendant incontournable.
À l'inverse, les acteurs américains monétisent l'accès. Deux logiques opposées, dictées par deux contraintes opposées. Ni l'une ni l'autre n'est « la bonne ». Elles sont simplement rationnelles dans leur contexte.
Le paradoxe des CEO qui réclament des règles
Et là, on touche au point qui agace le plus de monde, moi compris au début.
Pourquoi des dirigeants de laboratoires d'IA — Anthropic, OpenAI, xAI — demandent-ils publiquement un cadre réglementaire contraignant, allant jusqu'à comparer la situation à celle du nucléaire civil ?
Trois explications se superposent, et elles sont toutes vraies en même temps.
La première est sincère. Ces gens savent mieux que vous et moi ce que leurs modèles peuvent faire, et certains risques sont réels.
La deuxième est défensive. Mieux vaut co-écrire la règle que la subir. Un cadre négocié vaut toujours mieux qu'une loi écrite dans l'urgence après un incident.
La troisième est compétitive, et c'est celle qu'on entend le moins. Une régulation exigeante coûte proportionnellement plus cher à un acteur qui démarre qu'à un leader installé. Exiger des audits, des évaluations de sécurité, des seuils de capacité de calcul : c'est dresser une barrière à l'entrée qui ressemble à de la prudence. Je ne dis pas que c'est le motif principal. Je dis qu'il arrange bien ceux qui la réclament.
Ce que tout cela change pour vous
Vous n'êtes pas un hyperscaler. Alors pourquoi ça vous concerne ?
Parce que trois effets descendent mécaniquement la chaîne.
Le premier concerne vos coûts. Tant que la capacité de calcul est chère et contrainte, les tarifs des services d'IA resteront élevés, et les fournisseurs arbitreront qui obtient de la performance et à quel prix. La tarification à l'usage que vous subissez aujourd'hui est le reflet direct de cette rareté.
Le deuxième touche votre grille de choix. Si un fournisseur construit toute sa pile, il gagne en contrôle et peut vous vendre un ensemble plus cohérent — plus cher aussi, et plus difficile à quitter. La portabilité devient un critère d'achat à part entière. Je le mets désormais systématiquement dans mes grilles d'évaluation, juste après le prix.
Le troisième est plus stratégique. Ces acteurs se rapprochent du statut d'infrastructure critique, donc d'acteurs politiques malgré eux. Attendez-vous à ce qu'ils soient davantage régulés, davantage scrutés, davantage sollicités. Le temps où l'on pouvait les traiter comme de simples fournisseurs est terminé.
Faut-il s'inquiéter de cette concentration ?
Franchement, oui, un peu. Mais pas pour les raisons qu'on entend le plus.
Le risque n'est pas qu'une entreprise devienne trop puissante au sens abstrait du terme. Le risque est plus concret : que l'accès à la capacité de calcul avancée devienne un privilège réservé à une poignée d'acteurs capables de financer leurs propres puces et leur propre énergie. Ceux-là fixeront alors les règles du jeu pour tout le monde, y compris pour les régulateurs qui prétendent les encadrer.
La contre-tendance existe : les modèles ouverts, la baisse tendancielle du coût d'inférence, l'arrivée de fournisseurs alternatifs. Est-ce que ça suffira à équilibrer la partie ? Honnêtement, je n'en sais rien. Et quiconque vous affirme le contraire avec assurance vend quelque chose.
Ce qui restera de 2026
Si je devais résumer ce qui distingue vraiment ces stratégies de celles d'il y a cinq ans, je dirais ceci : les géants ne cherchent plus à gagner la prochaine manche. Ils construisent les conditions pour que la partie ne puisse pas leur être retirée.
Puces maison. Contrats d'énergie longue durée. Modèles ouverts comme munitions commerciales. Positionnement réglementaire à double tranchant.
Rien de tout ça ne produit de résultat spectaculaire à court terme. C'est précisément le signe que ce sont de vraies décisions stratégiques, et non des coups de communication — ceux-là se repèrent justement à leur effet immédiat.
La question qui me trotte dans la tête depuis ce déjeuner n'est d'ailleurs pas « qui va gagner ? ». C'est : que se passe-t-il le jour où ces entreprises réalisent qu'en s'affranchissant de leurs fournisseurs, elles ont échangé une dépendance contre une autre plus lourde encore — et que celle-là, on ne la remplace pas en signant un chèque ?